Selon le bureau d'enquête du ministère taïwanais de la justice (Ministry of Justice Investigation Bureau, MJIB), les entreprises chinoises essayent d’entraver l'avance de Taïwan dans le domaine des semi-conducteurs en recrutant ses meilleurs ingénieurs via des sociétés-écrans qui dissimulent leurs liens avec la Chine. Pour mettre fin à cette campagne qualifiée de « débauchage illégal », les agents du MJIB ont mené la semaine dernière une opération spectaculaire, perquisitionnant 11 entreprises chinoises dans 34 localités et interrogeant 90 personnes. Dans un communiqué, le MJIB a expliqué que plusieurs entreprises chinoises avaient créé des entreprises prétendument taïwanaises, étrangères ou chinoises d'outre-mer, en utilisant des tactiques destinées à dissimuler leurs liens avec la Chine continentale.
Le MJIB fournit trois exemples à l’appui, dont le plus important est celui de Semiconductor Manufacturing International Corporation (SMIC), le plus grand fabricant de puces de Chine en partie détenu par l'État chinois. Le fondeur avait commencé à recruter du personnel par l'intermédiaire d'une société écran créée à Taïwan en tant que filiale d'une entité distincte apparemment basée sur l'île de Samoa. Par ailleurs, l’entreprise chinoise Cloudnix, spécialisée dans les puces réseau, a « recruté de manière agressive des talents de grandes entreprises mondiales comme Intel et Microsoft depuis sa création en 2020 », a affirmé le MJIB. La société avait entrepris de dissimuler son contrôle chinois en s'enregistrant à Taïwan, puis a déclaré être détenue par une entité basée à Singapour pour éviter une enquête plus approfondie. Une troisième entreprise, Shenzhen Torey Microelectronics Technology, a tenté d'embaucher des Taïwanais à l'intérieur du pays tout en gardant secrète sa présence sur l'île.
Grâce à ces stratagèmes, les entreprises chinoises, dont l’objectif était de saper l'avance de Taïwan dans le domaine des semi-conducteurs, ont pu échapper aux sanctions contre le pays. « L'industrie taïwanaise de haute technologie est l'épine dorsale de notre économie, les entreprises de semi-conducteurs et les industries connexes constituant le ‘bouclier protecteur national’. Par conséquent, les talents taïwanais dans les hautes technologies sont devenus une cible privilégiée des entreprises chinoise », a déclaré le MJIB.
Une menace existentielle
Pour les Taïwanais, le vol de ses ingénieurs spécialisés dans les puces électroniques et de leur savoir-faire est équivalent à ce que faisaient les Soviétiques dans les années 1960, quand ils tentaient secrètement d'embaucher des membres du programme américain de fusées Apollo pendant la course à l'espace. Tout ce qui entrave ses avancées dans ce domaine est considéré comme une menace existentielle par la petite île qui lutte pour rester indépendante. Jusqu'à présent, le ministère taïwanais de la justice n'a fourni aucune preuve que ces incidents s'inscrivent dans le cadre d'une campagne plus vaste et mieux organisée contre le secteur des puces électroniques du pays. Beaucoup d’entreprises se comportent de la même façon en cherchant à débaucher les talents chez les concurrents lorsqu'elles estiment être en retard dans un domaine d'importance stratégique.
Normalement, le personnel est ciblé de manière plus directe et malveillante, par exemple par l’intermédiaire de faux recruteurs pour inciter les personnes à télécharger des logiciels malveillants, comme l'auraient fait les pirates nord-coréens au début de l'année. Une autre tactique consiste à faire embaucher des gens par des entreprises occidentales pour mener des attaques internes au nom de la Corée du Nord. Ce genre d’attaques peut s’avérer extrêmement difficile à repérer. Souvent, les candidats ressemblent à n'importe quel autre dans un secteur où la pénurie de compétences pousse certaines entreprises à moins de vigilance. À une autre échelle encore, certaines affaires auraient impliqué des initiés engagés pour voler des secrets directement à leur employeur, comme Google, pour le compte de la Chine. De manière inhabituelle, l'avertissement taïwanais présente une autre facette : ce n'est pas tant la personne que l’on embauche qui est une menace, mais l’entité qui l’embauche.
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